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jeudi 16 mai 2013

Messe de minuit par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Messe de minuit par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)
 
Chapelets, bruits de pas, accès de toux, murmures...
Des légions d'ave s'en vont heurter au ciel.
L'orgue joue en sourdine un antique noël
Et le peuple, tout bas, répète les mesures.

Ils reviennent couverts de nouvelles blessures
Ceux qui de l'an dernier espéraient tant de miel,
Et gagnés par la crèche, offrent à l'Eternel
L'encens de leur espoir en ses bontés futures.

Noyé de luxe en son berceau de mendiant
Que veillent les bergers et les rois d'orient,
L'enfant divin sourit, du fond de son étable.

Désespérant tableau du sort inévitable,
Là naissance et bonbeur ; en même temps je vois :
" Onzième station : Jésus mis sur la croix. "

Les joncs par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Les joncs par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)
 
Les joncs frémissent à peine
Sous le doux vent échappé
Des champs de trèfle coupé
Dans les lointains escarpés.
Calmes sous la pure haleine,
Les joncs frémissent à peine.

Les joncs penchent mollement
Leur tige au-dessus de l'onde
Qui chante, la vagabonde,
Les pleurs et le deuil du monde.
Quel morne gazouillement
Berce les joncs mollement.

Les joncs regardent la lune
Qui d'un charme les endort.
Plus d'odeur de trèfle mort,
L'onde cesse les accords
Dont la tristesse importune
Les joncs tout droits sous la lune.

Le val par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Le val par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Je connais, dans les Apalaches,
Un val séduisant qui se cache
Comme un rêve ingénu ;
Un val aux pentes fantaisistes
Où se promène, dans les schistes,
Un ruisseau bienvenu.

Quand, brusquement, on le découvre
C'est un avenir clair qui s'ouvre,
Un sourire enjôleur
À quoi l'âme n'était pas prête,
On subit le charme, on s'arrête
À l'offre de bonheur.

Ici qu'il serait doux de vivre !
On s'imagine avec un livre,
Assis sous un pommier.
On a maison, femme et bagage...
Mais on pense au but du voyage,
Aux tracas coutumiers.

Les yeux ravis on part, on gagne
Le grand chemin ou la montagne ;
Au val on dit adieu,
Plein du pressentiment morose
D'abandonner, parce qu'on n'ose,
Un destin radieux.

Le passé par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Le passé par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)
 
Telle qu'une vapeur s'épaississant toujours,
La nuit grave s'étend sur les îles boisées ;
Les plus belles au loin, déjà semblent rasées
Et les rives n'ont plus que de fuyants contours.

A mes pieds, le vent d'est chassant l'onde à rebours,
Courbe les joncs comme autant d'âmes angoissées.
- Veux-tu que nous allions reposer nos pensées
Dans l'ombre qui sera bientôt comme un velours ?

Nous causerons de nos projets, de choses vaines,
De l'avenir, jongleur qu'on dirait les mains pleines,
Mais non pas du passé, c'est terrain défendu.

Le passé surgira de la nuit et des houles,
Et parlera si fort, qu'au retour vers les foules,
Nous resterons muets de l'avoir entendu.

Le dernier dieu par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Le dernier dieu par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)
 
Or, le sage, parti dès son adolescence
Pour juger les flambeaux qui le devaient guider,
Savait à quel néant marche la connaissance
Et confondait la vérité d'une croyance
Avec l'or, qui vaudra ce qu'on a décidé.

Les dieux que la pensée humaine, en son ornière,
Conçut et projeta dans le calme irréel,
Les dieux dont elle attend un rayon de lumière
Quand la souffrance abat l'orgueil sous sa lanière,
Le sage mesurait, en passant, leur autel.

Et quand il arriva devant le but candide
Il lui dit : " Tu n'es rien qu'un réflexe, ô Bonheur.
Un festin répété sans cesse est insipide ;
Sans le malheur comment naîtras-tu dans le vide ?
On t'espère constant par un besoin d'erreur. "

Des suppliques montaient qui le faisaient sourire.
Il s'assit en songeant au chemin parcouru
Et se dit : L'air est pur, enfin, que je respire
Depuis que j'ai chassé ces dieux nés d'un délire.

Et le sage adora sa pensée et mourut.

Le blé despotique par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Le blé despotique par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)
I

Sur l'immensité noire une lumière brille
Et se dirige à la rencontre du steamer
Qui stoppe avec des bruits de vapeur et de fer.
Dans la nuit un sifflet perce comme une vrille.

Attente. Dans un mât s'éteint le signal vert.
La lumière approchant décèle une coquille,
Une barque dansante et qui montre sa quille ;
Elle s'en vient chercher du froment pour l'hiver.

La mer fuyante claque ainsi qu'un pas de charge,
Les marins du hameau saisissent leur butin,
Larguent l'amarre, puis vont jeter l'ancre au large.

Ils y demeureront jusqu'au flux du matin
Le steamer a repris sa vie ambulatoire
Une lumière meurt sur l'immensité noire.

II

A l'ancre, lourdement, une barque ballotte
Rythmique dans son heurt contre les flots. Le poids
De l'océan troublé sonne comme une voix
Qui du fond de la nuit insondable sanglote.

Les trois marins autour du fanal qui tremblote,
Effleurés par le gouffre évocateur d'effroi,
Se laissent pénétrer du néant de leur moi ;
Et, de plus en plus morne, un long silence flotte.

L'heure du flux retarde, il semble, méchamment
Et les hommes, que le froid gagne incessamment
Portent vers leur foyer leur pensée engourdie.

D'un oeil fixe où la haine est près d'étinceler.
Ils regardent les sacs mais n'osent pas parler,
Sentant qu'il faut souffrir pour son droit à la vie.

La mouette par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

La mouette par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)
 
Aux coups de feu la mouette
N'a pas changé de chemin,
Et sa brune silhouette
Sur le ciel rose et carmin
Se découpe nette.

Par le seul appui du vent
Majestueuse elle plane,
Puis doucement, doucement,
Dans la brume diaphane
S'incline en avant :

Et glisse de telle sorte,
Qu'elle va choir où l'on voit
L'horizon fermer sa porte.
Elle baisse, baisse et choit.
La mouette est morte.

L'or par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

L'or par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)
 
 
Je suis l'or, simulacre étrange de la vie,
Mode ultime de l'énergie
Que l'homme, prolongeant l'élan primordial,
Conçut pour insuffler une âme subalterne
À la matière qu'il gouverne,
À ses créations de fibre et de métal.

Je circule parmi les rêves
Et ceux que je touche se lèvent
Matérialisés en fantasques moissons
D'oeuvres d'art, de maisons,
De vin clair qui chatoie,
D'instruments et de pain, de bijoux et de soie.

Je suis un rayon de soleil
Qui paraît et métamorphose,
Autour de l'homme, toutes choses :
Un amas de charbon en un boudoir vermeil,
Une source chantante en écheveaux de laine,
Une plaque de bronze en essaim de phalènes.

Je suis une vibration
Qui répercute au loin l'effort de la matière.
Une machine impose au fer des torsions,
La masse tombe et fend la pierre,
Et par moi, quelque part, s'allongeront des bras,
Des outils couperont, la vapeur luttera.

Je suis une idée en voyage
Qui se transforme en acte et de lui se dégage.
Après m'être incarné dans le cuir ou le plomb
J'en sors pour quelque randonnée.
Je suis un mouvement né d'un autre, fécond
Dans le rythme éternel des forces alternées.

J'accours où voltige l'espoir,
Où les dieux ont juré de capter l'eau dansante
Et d'enchaîner la flamme au fond des antres noirs.
Je brille et des cités s'étalent, débordantes ;
Il rôde dans les champs de grands trains annelés,
Les grains percent le sol, des rocs sont descellés.

Subitement les murs fléchissent, les fenêtres
Semblent des orbites de morts.
On se demande avec angoisse : Où donc est l'or ?
Je suis caché dans l'ombre, inutile à mes maîtres.
Leur foi seule était mon soutien,
Ils ont tremblé, je ne suis rien.

L'invitation par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

L'invitation par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Le rythme séducteur nous appelle ; venez
Lui répondre en mes bras, jeune fille inconnue.
Valsons légèrement de tous côtés cernés,
Et qu'en nous la clameur des besoins s'atténue.

Pendant que nous serons ensemble, je ne veux
Ni sonder vos secrets, ni dévoiler mon âme,
Mais simplement pencher mon front sur vos cheveux,
Tourner dans un remous de lumière et de femmes.

Nos corps souples créeront un élégant dessin.
Vous aurez cette joie où le désir subsiste
Et moi, qui sentirai sur mon coeur votre sein,
Je ferai, nonchalant, des rêves doux et tristes.

Je me tairai. Le charme, éventé, peut mourir.
Sans vous connaître mieux après qu'avant la danse,
Je vous dirai : " Merci. " Je n'ai d'autre exigence
Que peupler mon sommeil d'aimables souvenirs.

L'arbre mort par Alphonse BEAUREGARD

L'arbre mort par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)
 
Je connais, au fond d'une anse
Où sa maigre forme danse,
Un érable mort,
Mort nous raconte une histoire
De s'être penché pour boire
L'eau claire du bord.

A le voir nu comme un marbre,
L'été, parmi d'autres arbres
Verts et vigoureux,
On dirait que la nature
L'a laissé sans sépulture
Pour un crime affreux.

Plus tard quand tombent les feuilles
Quelquefois il les recueille
Au bon gré du vent ;
Supercherie enfantine
Qui lui rend un peu la mine
D'un arbre vivant.

L'hiver est plus équitable :
Comme lui, le misérable,
Ses frères sont nus,
Et l'homme qui passe ignore
Lequel sera chauve encore,
Le printemps venu.

Évocation par Alphonse BEAUREGARD



Évocation par Alphonse BEAUREGARD

Le noir espace, beau pour une occulte fête,
A, pour moi, recueilli la vie et la répète
En des formes qu'agite un frisson d'océan.
Dans cette irruption d'images se créant,
Peu à peu se dessine une énorme cohue
Qui se démène, lutte et vers l'argent se rue,
Pour garder plus longtemps, sous le ciel angoissé,
Le don prodigieux de vivre et de penser.
Puis cette multitude, aux gestes frénétiques
Si divers et pourtant par leur but identiques,
S'ordonne et représente une autre humanité
Grande d'incertitude et de complexité :
L'humanité qui veut - gourmande insatiable -
Joindre aux plaisirs des sens ceux de l'âme, à sa table,
Et, ne pouvant jamais sonder toute sa nuit,
S'effare du cloaque affreux où la conduit
L'attachement à la matière cajoleuse ;
L'humanité ravie à la fois et peureuse
D'ouvrir à tous les vents prometteurs son cerveau,
Et qui, tenace en son espoir aveuglément, sans trève,
Entre les deux néants de la Terre et du Rêve.

Vigile par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)


Vigile

Ô les mots qu'on adresse à la femme attirante,
Les mots qu'on veut badins, spirituels, charmeurs ;
Mots voilés et pensifs, échappés ou qu'on tente !
- Prélude où le désir se cache dans les fleurs.

Ô les regards soudainement pleins de lumière,
Où se révèle un coeur ouvert et confiant,
Regards que l'on dirait de limpides prières !
Respectueux regards - manège inconscient.

Ô les saintes pudeurs devant la bien-aimée,
Et, dans les songes fous, promptitude à bannir
Toute image lascive auprès d'elle formée !
- Épargne ingénument faite pour l'avenir.

Visions d'un bonheur imprécis et sans fièvres,
Chaste frémissement quand se joignent les mains
Et que l'on croit baiser une âme sur des lèvres !
- Mirage nécessaire à l'idéal humain.

Les yeux mi-clos, la chair se prépare au festin

Sonnet impressionniste par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)


Sonnet impressionniste

Quelle âme revêtir dans cette forêt vierge
Qui va, grimpant les monts, au ciel donner assaut,
Où la terre a gardé l'empreinte d'un sursaut
Par quoi, depuis des temps fabuleux, elle émerge.

Arrière fatuité, loin de moi rire sot
Que l'on promène au bal, dans la rue ou l'auberge.
Comme si j'explorais quelque nouvelle berge,
J'aurai l'âme qui sied en face d'un berceau.

Ce bois évocateur de l'humaine origine,
Où la hache, plus tard, sonnera la ruine,
Ecrira ma devise : Espérance et regret.

Si ma chair tremble et crie en la montée abrupte,
J'accuserai ma chair plutôt que la forêt ;
Je serai désormais plus fort aux jours de lutte

Paysage aimé par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)


Paysage aimé

Hanté de souvenirs, l'âme pleine d'images,
Je viens à ta beauté, seul, en pèlerinage,
Pays qui me fus bon.
De gradin en gradin, de pensée en pensée
J'ai gravi le sommet de l'arête dressée
Sur ton vaste horizon.

Et te voici, baignant dans l'or fauve d'octobre,
Pays de mon souhait, vallée aux lignes sobres
Où dort le fleuve bleu.
Voici les monts pointus qui t'ornent de dentelle,
Les toits rouges fuyant vers l'est, où l'on démêle
De grands pics nébuleux ;

Là-bas, la route où nous allions, fous de vitesse,
Des chansons à la bouche, au coeur notre jeunesse ;
Là, les vierges bois francs
Où, chassant, nous tombions de surprise en surprise,
Heureux de découvrir un étang, des cerises,
Même en nous égarant.

Le " buton " gravement monté, près de l'amie,
Et descendu dans une course irréfléchie,
Nous tenant par les doigts ;
L'île, désir géant de la belle fantasque,
L'île atteinte à la voile après quelle bourrasque,
Après combien d'émois !

Les champs pleins de senteurs, fertiles en beaux sites,
Où je flânais, cueillant du foin, des marguerites,
Où j'aimais à dormir
Dans un lieu qui visât la plus haute des cimes,
Les champs dont l'infini recueillement anime
Les songes d'avenir !

Ô pays ! mon passé revit dans l'étendue,
Dans tes plis d'or, tes bosquets roux, ta rive ardue,
Dans les chemins pierreux,
Et la claire beauté de ton décor immense
Se confond dans mon âme avec la souvenance
D'un temps harmonieux.

Nocturne par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Nocturne

Que chantent les grillons et s'allument les phares !
Un esprit est venu sur le fleuve houleux
Réapprendre à nos coeurs des mots miraculeux.
N'incite plus, ô vent, les feuilles aux bagarres.
Dans l'air est apparu l'ancien rêve d'amour,
L'impérissable rêve au chaste et blanc contour.
Grillons, chantez encore et que brillent les phares !

Voici notre passé de désirs haletants.
Terre, jette un tapis de mousse et de pétales
Devant ces jours, chargés d'erreurs sentimentales.
Qui clament la valeur grandissante du temps,
Du temps si précieux pour nos âmes avides.
Effeuillez-vous, ô fleurs, onde, calme tes rides,
Voici notre passé de désirs haletants.

De lourds oiseaux de nuit s'en vont battant des ailes.
Partout l'effort de vivre en l'ombre est suspendu.
Plus nous voulons reconquérir le temps perdu
Et plus nous retenons les paroles formelles.
Nous hésitons, de peur de nous tromper encor.
L'espérance d'amour, triste, prend son essor
Avec les grands oiseaux qui fuient battant des ailes.

Maison abandonnée par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Maison abandonnée

Audacieusement sise à cette hauteur,
Cette maison proprette et d'une vigne ornée
Est au milieu d'un tel déploiement de splendeur
Que l'on devrait, il semble, y trouver le bonheur.
Pourtant elle est abandonnée.

Abandonnée, avec ces champs verts alentour !
Vide, quand on peut voir de toutes ses fenêtres
Des coteaux, des vallons et des coteaux toujours !
Déserte, quand un lac au gracieux contour
Se montre là-bas dans les hêtres !

J'ai vu dans des pays ennuyeux, gris et plats,
Des maisons sans aucun relief ni caractère,
Près desquelles paissaient des troupeaux de boeufs gras,
Pleines de mouvement, de filles et de gars,
Où l'on trouvait bonne la terre.

Aux unes la ricbesse, à l'autre un pur tableau.
Ô Nature, en frappant de gel cette colline.
Voulais-tu dire au bâtisseur qui vint si haut,
Que l'homme éperdument attiré par le beau
À la misère se destine ?

Défricheur, qui rasas les bois pour t'établir
Et préparas l'émotion qui me transporte,
Je dois à ton travail de goûter ce plaisir ;
Pour te remercier permets-moi de t'offrir
Ces vers écrits devant ta porte.

Les îles par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Les îles

Au large, dans l'attrait d'un fier isolement,
Apparaissent les îles
Où parfois en rêveur, en chasseur, en amant
À la sourdine on file.

N'importe où l'on aborde, avidement on fait
Le tour de son royaume,
Et la tente, sitôt dressée, est un palais
Que l'atmosphère embaume.

On se trouve lié d'instinct aux voyageurs
De tout bateau qui passe.
On a de l'intérêt pour les hérons guetteurs
Grimpés sur leurs échasses.

On muse sur la grève, on fauche pour son lit
Les rouges salicaires
Par quoi l'île transforme en élégants replis
Marais et fondrières.

L'éloignement du monde infuse dans l'air pur
Un subtil aromate.
On écoute en son cœur, près de l'eau, sous l'azur
Chanter une sonate.

On s'en revient les yeux fixés là-bas, et tel
Qu'aux jours de sa bohème ;
Heureux d'avoir été, dans le calme archipel,
Splendidement soi-même.

Le sentier par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Le sentier

Le sentier que j'aime le mieux
Quitte en sournois la route blanche
Où passent trop de curieux,
Et disparait entre les branches.

Celui qui traça son parcours
Fut, je crois bien, un solitaire
Qui pour écrire ses amours,
Choisit comme papier la terre.

Sitôt à l'abri des regards
Il devient un chemin tout rose
Coupant la bruyère au hasard.
- Première joie en l'âme éclose.

Puis il saute un ruisseau : miroir
Où l'on se rencontre avec Elle :
Dans un sourire on laisse voir
L'inclination mutuelle.

Lestement il grimpe un coteau
Dont les framboises et la menthe,
Le petit thé, le pain d'oiseau
Disent une époque attrayante.

En faisant un détour brusqué
Il montre un pic nu, détestable,
Qui semble un bandit embusqué.
- Cette querelle inévitable !

Voici qu'au bord de la forêt
Il marque à peine l'herbe rase,
Se glisse presque droit, discret.
- L'accord se rétablit. On jase.

Des buissons transparents, soudain,
Il émerge et court à la grève,
D'un lac aux horizons lointains
Où vogue, épanoui, le rêve.

...........................

Le sentier où je fus souvent
A tant d'attraits pour ceux qu'il guide,
Que nul ne s'en écarte avant
De se trouver, au lac sans rides,
Face à l'amour vaste et limpide.

Le lac par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)


Le lac

Aux pieds de trois coteaux habillés de sapins
Gît un lac profond, clair et sage,
Où maintes fois je suis descendu, le matin,
Aspirer la paix qu'il dégage.

Rond et luxuriant, à son centre, un îlot
Ressemble au chaton d'une bague ;
Les arbres alentour, penchés au bord de l'eau,
Y dessinent des formes vagues.

Libre de quais encore, à nul chemin ouvert,
Inutile et pur diadème,
Il est, dans l'âpreté de ce pays désert.
Une oeuvre d'art pour l'art lui-même.

Je suis ton amant pauvre, ô lac, et ne peux pas
Arrêter les sinistres haches ;
Ecoute-les sonner, autour de toi, le glas
Du bois qui te pare et te cache.

Tu deviendras, parmi les maisons, les champs nus,
Une eau sans attraits, une mare,
Une chose qui sert à naviguer dessus,
Dont la multitude s'empare.

Qu'importe ! Ils n'auront pas, ces maîtres imposés,
Connu ton sourire de vierge ;
Je le garde en mon coeur comme un secret baiser
Que j'aurais cueilli sur ta berge.

Le damné par Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Le damné

Je voudrais que la nuit fût opaque et figée,
Définitive et sourde, une nuit d'hypogée ;
J'oserais approcher, soudainement hardi,
De la femme pour qui je suis un grain de sable,
Et d'un mot lui crier mon rêve inguérissable.
Elle ne rirait pas, devinant un maudit.

Pour m'imposer à sa pitié de curieuse,
Je ferais de mon corps une chose hideuse
Et m'en irais pourrir sur un lit d'hôpital.
Mais de plaisir son coeur est seulement avide,
Pour son linge elle craint une senteur d'acide.
Elle ne viendrait pas diviniser mon mal.

Ayant dit mon amour et ma désespérance,
Je me tuerais avec bonheur, en sa présence,
Pour la voir essayant d'un geste à m'arrêter.
Elle ne s'émeuvrait que la balle partie,
Et, contente d'avoir un drame dans sa vie,
Raconterait ma mort d'un faux air attristé.

Depuis longtemps le feu des damnés me possède,
L'enfer m'attend. Que nul ne prie ou n'intercède.
Qu'elle puisse me voir un instant, de son ciel,
Debout, grave et hautain, sur les rocs de porphyre,
Illuminé comme sa chair que je désire,
Je ne me plaindrai pas du supplice éternel.