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jeudi 16 mai 2013

L'APPROCHE DU SOIR de william chapman

          L'APPROCHE DU SOIR de william chapman
Le soleil est tombé derrière la colline
Que reflètent les eaux limpides du lac bleu.
Le jour agonisant jette comme un adieu
Quelques lambeaux de pourpre à l’onde cristalline.

Des flots vers l’éther monte une brume opaline,
Comme l’encens s’élève aux voûtes du saint lieu.
L’or du couchant s’altère et pâlit peu à peu.
Sous le taillis du bord la lumière décline.

Pas un souffle de vent n’effleure le miroir
Où s’étend, solennel, le silence du soir.
Tout semble prier, onde, arbre, roc, prêle, ortie.

Et, se mirant au clair saphir du lac dormant,
La lune, qui blanchit le bord du firmament,
Sur l’autel de l’azur brille comme une hostie.
Fleurs de givre, Paris, La Revue des poètes, 1912.

DANS L'OMBRE de william chapman

DANS L'OMBRE de william chapman
La pénombre envahit lentement l’azur clair
Du grand lac qui s’endort dans la forêt profonde.
Pas un souffle de vent ne frissonne dans l’air,
Pas une aile d’oiseau ne palpite sur l’onde.

Les pâles nénuphars, enlacés sur les eaux,
Semblent vouloir mourir, pris d’une langueur douce,
Et les arbres du bord, penchés sur les roseaux,
Se taisent, tout pensifs, comme les nids de mousse.

De l’immense miroir qu’encadre la forêt
S’élève une vapeur translucide et rosée,
Dans un déroulement si calme, qu’on dirait
Les ondulations d’un voile de rosée.

Et, le dernier reflet du jour agonisant
Vient de s’évanouir sur le velours des grèves.
L’ombre mystérieuse enveloppe à présent
La forêt et le lac absorbés dans leurs rêves.

Mais voici qu’au-dessus des grands arbres pensifs
Le croissant apparaît, serein comme la gloire,
Versant ses lueurs d’or, à travers les massifs,
Aux sentiers que les cerfs suivent pour aller boire.

L’onde sous ses rayons luit comme du métal
Où les feux de la forge étincellent encore,
Et les mélèzes verts ombrageant son cristal
À leurs sommets altiers ont des reflets d’aurore.

Le silence partout s’étend comme un linceul,
Et le flot, le pétrel, la mauve, la bruyère,
Le nid et le rameau, l’ajonc et le glaïeul
Ont un calme sans nom qui semble une prière.

Tout à coup, au milieu du feuillage muet,
Le bruit d’un pas léger tressaille sur la rive...
Et bientôt un chevreuil, furtif et l’œil au guet,
Débuche d’un hallier et marche vers l’eau vive.

Il sonde du regard, avant de s’abreuver,
Le rivage endormi que nul oiseau ne rase,
Puis, fixant le croissant qui vient de se lever,
Pousse comme un soupir de tristesse ou d’extase.

En contemplation devant l’immensité
Des ondes et des cieux éclairés par la lune,
Il promène en tous sens son grand œil velouté,
Souvent vers le zénith lève sa tête brune.

Mais soudain, comme il va boire au flot frais et pur,
Un coup de feu tout près jaillit d’une ravine...
Et, frappé par le plomb d’un braconnier obscur,
Le cerf s’affaisse, un jet de sang à la narine.

Mourant, il se débat sur le sable souillé
Et cherche à se traîner vers la forêt chérie...
Il expire en versant des pleurs, ― agenouillé
Et les yeux vers le ciel comme quelqu’un qui prie.

Et c’est souvent ainsi qu’un poète, un rêveur,
― Pendant qu’au lac divin de l’art il boit la vie
Et sent frémir en lui le souffle créateur ―
Est épié dans l’ombre et frappé par l’envie.
Les Aspirations, Paris, Librairies-Imprimeries réunies Motteroz Martinet, 1904.

lundi 13 juin 2011

William CHAPMAN (1850-1917) Notre Langue

William CHAPMAN (1850-1917)


Notre Langue

Notre langue naquit aux lèvres des Gaulois.
Ses mots sont caressants, ses règles sont sévères,
Et, faite pour chanter les gloires d'autrefois,
Elle a puisé son souffle aux refrains des trouvères.

Elle a le charme exquis du timbre des Latins,
Le séduisant brio du parler des Hellènes
Le chaud rayonnement des émaux florentins,
Le diaphane et frais poli des porcelaines.

Elle a les sons moelleux du luth éolien,
Le doux babil du vent dans les blés et les seigles,
La clarté de l'azur, l'éclair olympien,
Les soupirs du ramier, l'envergure des aigles.

Elle chante partout pour louer Jéhova,
Et, dissipant la nuit où l'erreur se dérobe,
Elle est la messagère immortelle qui va
Porter de la lumière aux limites du globe.

La première, elle dit le nom de l'Eternel
Sous les bois canadiens noyés dans le mystère.
La première, elle fit monter vers notre ciel
Les hymnes de l'amour, l'élan de la prière.

La première, elle fit tout à coup frissonner
Du grand Meschacébé la forêt infinie,
Et l'arbre du rivage a paru s'incliner
En entendant vibrer cette langue bénie.

Langue de feu, qui luit comme un divin flambeau,
Elle éclaire les arts et guide la science ;
Elle jette, en servant le vrai, le bien, le beau,
A l'horizon du siècle une lueur immense.

Un jour, d'âpres marins, vénérés parmi nous,
L'apportèrent du sol des menhirs et des landes,
Et nos mères nous ont bercés sur leurs genoux
Aux vieux refrains dolents des ballades normandes.

Nous avons conservé l'idiome légué
Par ces héros quittant pour nos bois leurs falaises,
Et, bien que par moments on le crût subjugué,
Il est encor vainqueur sous les couleurs anglaises.

Et nul n'osera plus désormais opprimer
Ce langage aujourd'hui si ferme et si vivace...
Et les persécuteurs n'ont pu le supprimer,
Parce qu'il doit durer autant que notre race.

Essayer d'arrêter son élan, c'est vouloir
Empêcher les bourgeons et les roses d'éclore ;
Tenter d'anéantir son charme et son pouvoir,
C'est rêver d'abolir les rayons de l'aurore.

Brille donc à jamais sous le regard de Dieu,
O langue des anciens ! Combats et civilise,
Et sois toujours pour nous la colonne de feu
Qui guidait les Hébreux vers la Terre promise !

William CHAPMAN (1850-1917) Le Laboureur

William CHAPMAN (1850-1917)


Le Laboureur

Derrière deux grands boeufs ou deux lourds percherons,
L'homme marche courbé dans le pré solitaire,
Ses poignets musculeux rivés aux mancherons
De la charrue ouvrant le ventre de la terre.

Au pied d'un coteau vert noyé dans les rayons,
Les yeux toujours fixés sur la glèbe si chère,
Grisé du lourd parfum qu'exhale la jachère,
Avec calme et lenteur il trace ses sillons.

Et, rêveur, quelquefois il ébauche un sourire :
Son oreille déjà croit entendre bruire
Une mer d'épis d'or sous un soleil de feu ;

Il s'imagine voir le blé gonfler sa grange ;
Il songe que ses pas sont comptés par un ange,
Et que le laboureur collabore avec Dieu.

William CHAPMAN (1850-1917) L'Aurore boréale

William CHAPMAN (1850-1917)


L'Aurore boréale

La nuit d'hiver étend son aile diaphane
Sur l'immobilité morne de la savane
Qui regarde monter, dans le recueillement,
La lune, à l'horizon, comme un saint-sacrement.
L'azur du ciel est vif, et chaque étoile blonde
Brille à travers les fûts de la forêt profonde.
La rafale se tait, et les sapins glacés,
Comme des spectres blancs, penchent leurs fronts lassés
Sous le poids de la neige étincelant dans l'ombre.
La savane s'endort dans sa majesté sombre,
Pleine du saint émoi qui vient du firmament.
Dans l'espace nul bruit ne trouble, un seul moment,
Le transparent sommeil des gigantesques arbres
Dont les troncs sous le givre ont la pâleur des marbres.
Seul, le craquement sourd d'un bouleau qui se fend
Sous l'invincible effort du grand froid triomphant
Rompt d'instant en instant le solennel silence
Du désert qui poursuit sa rêverie immense.

Tout à coup, vers le nord, du vaste horizon pur
Une rose lueur émerge dans l'azur,
Et, fluide clavier dont les étranges touches
Battent de l'aile ainsi que des oiseaux farouches,
Eparpillant partout des diamants dans l'air,
Elle envahit le vague océan de l'éther.
Aussitôt ce clavier, zébré d'or et d'agate,
Se change en un rideau dont la blancheur éclate,
Dont les replis moelleux, aussi prompts que l'éclair,
Ondulent follement sur le firmament clair.
Quel est ce voile étrange, ou plutôt ce prodige ?

C'est le panorama que l'esprit du vertige
Déroule à l'infini de la mer et des cieux.
Sous le souffle effréné d'un vent mystérieux,
Dans un écroulement d'ombres et de lumières,
Le voile se déchire, et de larges rivières
De perles et d'onyx roulent dans le ciel bleu,
Et leurs flots, tout hachés de volutes de feu,
S'écrasent et, trouant les archipels d'opale,
Déferlent par-dessus une montagne pâle
De nuages pareils à des vaisseaux ancrés
Dans les immensités des golfes éthérés,
Et puis, rejaillissant sur des vapeurs compactes,
Inondent l'horizon de roses cataractes.
Le voile en un clin d'oeil se reforme plus beau,
Lové comme un serpent, flottant comme un drapeau.
Plus rapide cent fois qu'un jet pyrotechnique,
Il fait en pétillant un sabbat fantastique,
Et met en mouvement des milliers de soleils
A travers des brouillards transparents et vermeils
Comme cristallisés dans la plaine éthérée.
Quelquefois on dirait une écharpe nacrée
Qu'un groupe de houris secouerait en volant
Dans l'incommensurable espace étincelant ;
Tantôt on le prendrait pour le réseau de toiles
Que Prométhée étend pour saisir les étoiles,
Ou pour le tablier sans bornes dans lequel
Les anges vanneraient des roses sur le ciel.

Et la forêt regarde, enivrée, éblouie.
Se dérouler au loin cette scène inouïe ;
Et l'orignal, le mufle en avant, tout tremblant,
Les quatre pieds cloués sur un mamelon blanc,
L'oeil grand ouvert, au bord de la savane claire,
Fixe depuis longtemps l'auréole polaire
Poudroyant de ses feux le céleste plafond,
Et son extase fauve en deux larmes se fond.

William CHAPMAN (1850-1917) Il neige

William CHAPMAN (1850-1917)


Il neige

C'est un après-midi du Nord.
Le ciel est blanc et morne. Il neige ;
Et l'arbre du chemin se tord
Sous la rafale qui l'assiège.

Depuis l'aurore, il neige à flots ;
Tout s'efface sous la tourmente.
A travers ses rauques sanglots
Une cloche au loin se lamente.

Le glas râle dans le brouillard,
Qu'aucune lueur n'illumine...
Voici venir un corbillard,
Qui sort de la combe voisine.

Un groupe, vêtu de noir, suit,
Muet, le lourd traîneau funèbre.
Déjà du ciel descend la nuit,
Déjà la route s'enténèbre.

Et toujours du bronze éploré
Tombe la lugubre prière;
Et j'entends dans mon coeur navré
Tinter comme un glas funéraire.

Je me souviens... Je me revois,
Sur le blanc linceul de la terre,
Dans la bise, en pleurs, aux abois,
Suivant le cercueil de mon père.

Je ne puis détacher mon oeil,
Voilé d'une larme dernière,
Du silencieux groupe en deuil
Qui marche vers le cimetière.

Je sens, saisi d'un vague effroi,
Qui me retient à la fenêtre,
Qu'en la marche du noir convoi
Fuit quelque chose de mon être.

Soudain dans le champ de la mort
Disparaît le sombre cortège...
C'est un après-midi du Nord.
Le ciel est blanc et morne. Il neige.